Communiqué de fermeture
À Fleur de Pierre – La fin d'une aventure 2006 – 2026
Décembre 2025/janvier 2026
Après plus de vingt ans à faire germer des projets, des rencontres et des rêves dans le terreau associatif dignois et au-delà, À fleur de Pierre annonce aujourd’hui la fin de son aventure. Portée par la conviction que la culture, l’entraide, l’écologie et l’éducation populaire sont des leviers essentiels pour répondre à nos besoins humains, l’association a semé, cultivé et récolté des centaines d’initiatives collectives. Des initiatives où chaque geste, chaque atelier, chaque chantier était une invitation à se réapproprier des savoirs, à s’émanciper ensemble et à travailler la terre de nos imaginaires.
Des actions concrètes pour un territoire vivant
Grâce à un terrain initial généreux — Christel comme graine fondatrice, des bénévoles déterminé·es, des propriétaires confiants (familles Trouche et Bayetti), des élu·es convaincu·es, des partenaires solidaires (Gesper, la Populaire, la Commune de Digne, …) et des habitant·es motivé·es — l'association a donné vie à de nombreuses expérimentations.
Tout a commencé par la mise en culture de parcelles communes : cinq jardins partagés sont nés au fil des ans — les Phacélies, les Cerises, les Grelinettes, les Eaux Chaudes à Digne, Graines de Paradis à Manosque. Chacun avec sa personnalité, ses récoltes, ses saisons de rencontres. Ces jardins ont été des lieux où l’on mettait les mains dans la terre, mais aussi dans le collectif pour faire pousser des liens.
Dans le même élan, l’association a choisi de cultiver des services et des savoirs au plus près des habitant·es : interventions solidaires chez des particulier·es pour un jardinage écologique accessible, chantiers en pierre sèche, constructions en terre-paille, cabanons, fours solaires, structures en osier vivant. Autant de gestes qui mêlaient artisanat, écologie et convivialité — apprendre en faisant et faire pour apprendre.
La branche pédagogique s’est aussi déployée. Nous avons formé des centaines de personnes au compostage, au jardinage au naturel, à l’importance de respecter la vie du sol, à la lecture du vivant. À travers des conférences, des formations et des animations dans les écoles, les crèches, les centres de loisirs, les médiathèques, les savoirs ont circulé comme des graines au vent, d’une génération à l’autre.
Nous avons mis beaucoup d’énergie à rendre le territoire plus fertile. Construction et installation de composteurs dans tout le département, développement précurseur du compostage de proximité dans les quartiers, accompagnement des collectivités à une époque où personne n’en parlait — notamment aux côtés de l'association Gesper, notre « grande sœur », elle-même disparue l'année dernière.
Et puis il y a eu la dimension festive, essentielle : Jardins en Fête, pendant dix ans, un grand moment de célébration, de joie partagée, d’art vivant, de gourmandises et d’émerveillement dans le quartier du Pigeonnier-Barbejas. Il y a eu Cité Solidaire, festival de l’économie sociale et solidaire, donnant à voir les initiatives du territoire, mettant en lumière l’inventivité locale. Il y a eu les pressées de jus du verger des Phacélies, les animations de rue, les stands, les événements où l’on retrouvait le goût simple de se rassembler, rire ensemble.
Chaque action, petite ou grande, a été une manière de faire éclore des initiatives, de préparer le terrain vers un autre modèle de société, de récolter les fruits d'un travail patient, souvent discret et difficile. Pour porter tout cela, l'association a embauché près de cinquante salarié·es qui se sont succédé·es au fil des ans, créant de l'emploi local et des opportunités de formation. Des dizaines de stagiaires y ont appris, expérimenté, grandi. Et surtout, de nombreux·ses bénévoles ont donné de leur temps, de leur énergie, de leurs compétences. Sans aucun de ces ingrédients, rien n'aurait été possible.
Alors que s’est-il passé ?
Le projet d’À Fleur de Pierre a tenu longtemps grâce à l’énergie débordante et la détermination de Christel, sa fondatrice, de l'équipe salariée et des bénévoles motivé.es. Souvent à bout de bras… Pendant des années, on a porté le projet, incarné ses valeurs et veillé sur sa structure économique. Le modèle économique de l’association a toujours été hybride, comme de nombreuses associations : subventions, financements privés de fondations, autofinancement, mais aussi fortement dépendant des aides à l’emploi. L’association a vogué au gré des changements politiques et des réformes successives, réduisant ou augmentant la voilure de ses activités et donc de son équipe salariée selon le contexte.
Depuis 3 ans, la tempête ne faiblit pas : départ à la retraite de Christel donnant lieu à une transition interne longue et difficile, difficultés organisationnelles, modèle économique structurellement déficitaire (fin des emplois aidés, baisses de subventions), épuisement professionnel successif des salariées, lassitude et épuisement du CAC (conseil d'administration collégial). Et pour finir, un projet associatif de plus en plus en décalage avec les adhérent.es.
Depuis 2023, il a fallu restreindre nos ambitions : transmettre l’antenne de Manosque, le rucher de Courbons, fermer le jardin des Eaux Chaudes et clôturer le pôle agroécologie. Jusqu'à 2025, où nous avons réduit au maximum l'équipe salariée (4 licenciements et une fin de contrat anticipée), nous concentrant sur notre cœur de métier : l’animation des 3 jardins partagés restants.
A ce stade, nous aurions pu transformer radicalement le projet : changer nos manières de faire, de voir, imaginer d’autres activités avec le formidable outil que nous avions construit. Mais nous avons appris, ces 3 dernières années, que le coût de la transition est gigantesque : nous n’avions plus l’élan ni le temps pour cela, quand il fallait assurer le quotidien qui nous rattrapait.
Ce cheminement, nous ne l’avons pas fait seul.es. Nous avons bénéficié maintes fois du DLA (Dispositif Local d'Accompagnement), été aidé et financé par France Active, intégré le dispositif SOS Rebond et eu la chance d’être accompagnés localement par des personnes bénévoles compétentes.
Nous avons analysé, questionné, tenté, réajusté, réorganisé. Il y a eu de belles victoires ! Aujourd’hui, nous constatons que nous sommes fatigué.es et nous ne souhaitons plus abîmer davantage le collectif et le projet associatif.
En conséquence, plutôt que de survivre en renonçant à nos valeurs, nous choisissons de nous arrêter la tête haute, les mains pleines de terre et le cœur léger (vraiment ?). Nous voulons terminer l'aventure proprement, en travaillant à la suite, avec comme objectif principal de faire perdurer les jardins.
Une fin qui parle d’un monde en crise
Notre disparition n’est pas un accident. Elle est le symptôme d’une société de plus en plus frileuse des initiatives citoyennes et des dynamiques collectives. Aujourd’hui, partout en France, des associations s'arrêtent, des lieux culturels disparaissent, des projets sociaux manquent cruellement d'appuis.
Le constat est sans appel : le système actuel oppresse les alternatives ; les enveloppes budgétaires, déjà insuffisantes, sont désormais étirées jusqu’à la corde pour faire tenir toujours plus de projets avec toujours moins de moyens ; car malgré les discours officiels, ni la transition écologique ni le lien social ne sont des priorités politiques nationales.
Ces lieux et ces structures qui ferment, c’est grave. Sur le terrain cela signifie : des occasions de rencontres, d'apprentissages et de partage en moins, l’arrêt d’activités et de liens structurants pour des personnes isolées, la fin d’espaces où s’expérimentait quotidiennement l’éducation populaire, et des emplois supprimés.
Voulons-nous vraiment de ce printemps silencieux qui s'annonce ?
Nous, porteur.ses de projets, refusons de nous épuiser de bêcher dans la pierre. Un jardin, c'est vivant !
Et après ?
On célèbre. Ces vingt ans de luttes convergentes, de rires, de joies verdoyantes et de créations fertiles.
On transmet. Nos savoirs-faire, nos expérimentations, nos outils, nos rêves. A Digne, les jardins des Phacélies et des Grelinettes ont pris leur autonomie associative et continueront à pousser et nous en sommes heureux·ses. L’avenir du jardin des Cerises reste à construire, mais nous demeurons persuadé·es de la pertinence de ce projet sur le territoire dignois. Nous souhaitons longue vie à tous ces jardins et à celles et ceux qui continueront à cultiver, à faire pousser autre chose, autrement.
Et parce que, si « À Fleur de Pierre » s'arrête, d'autres doivent pouvoir pousser. Soutenons les associations qui résistent. Exigeons des politiques publiques qu'elles protègent la culture, l'écologie et le lien social.
Bénévolons, militons, semons : une graine ça voyage, ça repousse, ça résiste. Elle a le pouvoir et la puissance de créer la faille dans le béton pour y trouver sa place et changer le monde… Pourquoi pas?
Pour nous écrire, partager un souvenir : jardins.afleurdepierre@gmail.com
Le collectif « À Fleur de Pierre »